Jean-Pierre Gattuso
Point de vue : une approche scientifique de la calcification des huîtres et des moules

La revue Cultures Marines a publié dans son numéro 206, un point de vue de M. Marissal qui appelle plusieurs clarifications. Nous avions préparé un point de vue apportant ces clarifications mais la rédaction de Cultures Marines n'a pas souhaité nous accorder un espace équivalent à celui qu'elle avait accordé à M. Marissal et n'a publié que quelques extraits de notre texte dans le numéro 207. Ce texte est reproduit in extenso ci-dessous. Nous convions les lecteurs intéressés à nous contacter s'ils souhaitent obtenir plus de détails sur l'importante question de l'effet des changement environnmentaux sur la calcification des mollusques.

Nous venons de prendre connaissance de l'article de Mme Marion Francoual intitulé "Une coquille dure à fabriquer" (Cultures marines, n° 205) et du point de vue de M. Eric Marissal ("Une étude dure à avaler") paru dans le n° 206. Mme Francoual relate les conclusions de notre publication récente* : l'augmentation du CO2 dans l'eau de mer rend la fabrication de la coquilles des huîtres et des moules plus difficile. M. Marissal conteste, dans des termes très vifs, ces conclusions. Il affirme par ailleurs que la calcification des huîtres et des moules représente un puits de CO2 atmosphérique.

Nous souhaitons corriger plusieurs erreurs commises par M. Marissal et porter les éléments suivants à la connaissance des lecteurs de Cultures marines. Notre étude démontre que le système carbonate de l'eau de mer est l'un des facteurs qui contrôle la calcification des huîtres et des moules. La fabrication de la coquille est d'autant moins rapide que la concentration en CO2 est élevée (ou que le pH et la concentration en ions carbonates sont faibles). La réduction de la calcification est linéaire à partir d'une pression partielle en CO2 (pCO2) d'environ 400 ppm (environ la valeur actuelle dans l'atmosphère), il n'est donc pas nécessaire d'atteindre des valeurs de pCO2 artificiellement élévées pour détecter une diminution de la calcification.

Loin d'être catastrophiste, notre article pointe les limites de l'étude et se conclue de la manière suivante : "Afin de déterminer de manière précise les impacts socio-économiques et écologiques de l'acidification des océans, il est urgent d'étudier la réponse adaptative des organismes calcaires à des enrichissements en CO2 à long terme ainsi que l'interaction avec l'effet de la température qui augmente également".

M. Marissal conteste également nos résultats sur la base d'une étude menée dans l'écloserie d'huîtres Grainocéan qui montrerait que la calcification est au contraire stimulée à des pCO2 élevées et que le CO2 est la source de carbone utilisée par la calcification. Ces résultats sont potentiellement très intéressants car ils vont à l'encontre de toutes les autres études menées à ce jour sur des organismes calcificateurs. Nous n'avons malheureusement pas connaissance de cette étude qui n'a pas été publiée dans la litérature scientifique. Nous ne manquerons pas de la lire avec beaucoup d'attention lorsqu'elle aura été soumise à la procédure normale d'évaluation par des pairs et publiée.

Enfin, M. Marissal conseille à Ifremer de "se faire fort de démontrer que les océans sont capables d'absorber, par la biocalcification, les rejets de CO2 atmosphériques". Il s'agit là d'un très grave contresens. Il est en effet bien établi, depuis les travaux de Chamberlin publié en 1898, que la calcification ne fixe pas du CO2 mais qu'elle en rejette. La calcification peut être formalisée par plusieurs équations, toutes équivalentes d'un point de vue chimique. En voici une :

Ca2+ + 2HCO32- -> CaCO3 + CO2 + H2O

En raison de son pouvoir tampon important, l'eau de mer stocke une partie du CO2 rejeté par la calcification sous une autre forme. Au final, environ 26 g de CO2 sont libérés pour 100 g de calcaire fabriqué. De plus, des données expérimentales montrent que cette source est relativement mineure par rapport au CO2 rejeté par la respiration de ces organismes, ce qui rend les mollusques à coquille, comme tous les autres animaux, des sources de CO2.

En conclusion, nous maintenons l'intégralité de nos résultats qui indiquent que la capacité des mollusques à fabriquer leur coquille en conditions contrôlées est inhibée par l'élévation du CO2 . Nous invitons tous les acteurs de la filière conchylicole ainsi qu'Ifremer à valider ou infirmer ces premiers résultats et les craintes qu'ils peuvent susciter. Nous sommes bien entendu prêts à y apporter notre contribution au travers d'expériences complémentaires en cours ainsi que par des collaborations avec les partenaires intéressés. D'autres pays européens se sont engagés dans cette voie. Par exemple, un des participants britannique à une réunion organisée par l'International Council for the Exploration of the Sea à Londres en mai 2007 nous a mentionné que des expériences sur l'effet de pCO2 élévées sur le recrutement des larves de mollusques d'intérêt économique sont sur le point de débuter au Royaume Uni.

Jean-Pierre Gattuso, Laboratoire d'Océanographie de Villefranche, CNRS-Université de Paris 6, gattuso@obs-vlfr.fr

Frédéric Gazeau, Jack Middelburg, Carlo Heip, Institut Néerlandais d'Ecologie, f.gazeau@nioo.knaw.nl

* Gazeau F., Quiblier C., Jansen J. M., Gattuso J.-P., Middelburg J. J. & Heip C. H. R., 2007. Impact of elevated CO2 on shellfish calcification. Geophysical Research Letters 34, L07603. doi:10.1029/2006GL028554. Article.

Jean-Pierre Gattuso