|
|
2. Processus biologiques et stratégies adaptatives
.2.1. L'écosystème côtier arctique
Dans les régions arctiques, les changements observés montrent des remontés d'eaux
atlantiques plus chaudes, provoquant des remplacements de populations planctoniques se
traduisant par des modifications de la diversité, du fonctionnement des divers échelons
trophiques et des rendements de transferts des flux de matière et d'énergie. Parmi les
processus biologiques d'importance, les modalités d'accumulation des réserves de graisses
sont au centre des différentes voies de contrôle de la survie hivernale, de la reproduction, du
recrutement et des transferts d'énergie entre niveaux trophiques.
On peut résumer le fonctionnement du réseau trophique Arctique de la manière suivante: une
forte périodicité de la production primaire qui conditionne le déroulement des cycles
biologiques des principales espèces des grands copépodes arctiques (Calanus hyperboreus,
Calanus glacialis, etc.). Ces copépodes sont la principale source d'alimentation d'un ensemble
de carnivores planctoniques tel que les amphipodes. Les amphipodes sont eux mêmes une des
proies majeures de la morue arctique, du capelan, des phoques et de diverses espèces
d'oiseaux.
Le niveau Calanus est remarquable dans la mesure où il correspond à un nombre
très faible d'espèces supportant l'ensemble de la pression de prédations d'une diversité de
prédateurs. Il s'agit d'un maillon clé de l'accumulation de lipides biogéniques.
Ce type de fonctionnement typique du milieu Arctique actuel est désigné sous le terme de
scénario "froid".
Lorsque les masses d'eaux atlantiques remontent vers le nord (scénario
chaud) on observe une augmentation de la diversité du phytoplancton, un bloom printanier
plus tardif, le développement de populations de petites espèces, le remplacement des grandes
espèces de Calanus par une espèce plus petite, typiquement atlantique (C. finmarchicus), la
présence de diverses espèces de macrozooplancton carnivores.
La conséquence majeure du
passage d'un scénario à l'autre porte sur la capacité des échelons terminaux à s’adapter aux
changements de ressources.
Cette approche nécessite d'associer travaux de terrain et expérimentations en conditions
contrôlées de laboratoire. Elle repose sur l'analyse d'alternance de scénarios froid et chaud
afin de permettre de préciser les modalités d'accumulation et de résorption des lipides et les
MARICLIM 2006-2011 (cluster IPY, Institut Polaire Norvégien-IPN) et du programme IPEV
PRACEAL 2006-2010, notre approche vise dans un premier temps à clarifier le mode de
fonctionnement du "scénario chaud" en étudiant d'une part le rôle des petites espèces de
copépodes sur les interactions trophiques et la dynamique des lipides, et d'autre part l'impact
de ces changements sur les niveaux carnivores
.2.2. L'écosystème méditerranéen
La Méditerranée Nord-Occidentale est généralement définie comme oligotrophe avec des
niveaux de production et de biomasse faibles et une biodiversité élevée. La persistance de
pêcheries et de populations de mammifères marins est une indication sérieuse que cette
définition n'est que très partiellement partagée par les prédateurs supérieurs et que divers
processus adaptatifs se sont mis en place afin de tamponner l'effet des changements des
niveaux trophiques inférieurs (producteurs primaires, boucle microbienne). Au plan
fonctionnel, ces niveaux sont généralement composés, soit d'un nombre restreint d'espèces
(cas du micronecton), soit d'espèces nombreuses mais apparaissant redondantes au plan des
niches alimentaires. Il est probable que diverses composantes de la faune pélagique ont
développé des stratégies opportunistes et un haut degré de plasticité physiologique qui
induisent des réponses non linéaires dans le système. Ces niveaux représentent un noeud
adaptatif vis à vis des changements à la base de l'écosystème permettant de maintenir une
certaine résilience des taux de croissance et de reproduction des échelons supérieurs.
La compréhension des mécanismes sous-jacents nécessite d’aller au-delà de la résolution en
grands groupes fonctionnels, en tenant compte notamment de la composition taxonomique.
En effet, beaucoup d’organismes mésozooplanctoniques sont capables de sélectivité
(Mauchline, 1998). A une période donnée, leur effort de prédation peut ne porter que sur
quelques espèces phytoplanctoniques ou microzooplanctoniques plutôt que de se répartir sur
l'ensemble des proies potentielles. Certaines espèces proies pourraient ainsi avoir à subir une
pression de prédation plus élevée que supposée jusqu’à présent tandis que le
mésozooplancton pourrait souffrir d’une limitation nutritionnelle là où l’abondance globale
des ressources ne permettrait pas de le supposer (Gasparini et al., 2000).
En simplifiant, trois voies d'interactions trophiques sont à envisager:
Voie 1- classique : Nutriments > production nouvelle et/ou boucle microbienne >
zooplancton herbivore > micronecton > prédateurs supérieurs.
Voie 2 : Production régénérée > boucle microbienne > petits copépodes > grands copépodes
omnivores + micronecton > prédateurs supérieurs.
Voie 3 : Nano phytoplancton > boucle microbienne > zooplancton gélatineux.
Du point de vue des prédateurs terminaux seuls les deux premiers scénarios sont à retenir, les
changements de composition, de biomasse et de structure des producteurs primaires et
secondaires sont susceptibles d'introduire des variations qualitative et quantitative des apports
alimentaires auxquels ils devront d'adapter aux travers de nouvelles interactions.
L'évolution vers la troisième voie pose des problèmes spécifiques en termes de processus
métaboliques et d’exportation de matière.
Deux questions sont envisagées :
1)
comment l'évolution vers des communautés de plancton gélatineux altère les liens entre
diversité spécifique des systèmes et cycle des éléments (rôle des espèces co-occurrentes dans
la répartition spécifique des flux).
2) quel est l’impact de ces changements spécifiques sur
les transferts de matière (échelle de temps, réversibilité).
L’importance relative des différents flux de matière de l’écosystème pélagique dépend en
grande partie de la manière avec laquelle le mésozooplancton va partitionner sa nourriture
entre pelotes fécales, excrétion, respiration et production. Cependant, le rôle du micronecton
en zone océanique peut être évalué indirectement par l’étude des larves de poissons qui vivent
dans la zone épipélagique où elles effectuent leur croissance. Parmi les espèces de poissons
pélagiques, la famille des myctophidés regroupe le plus grand nombre d’espèces (19) à
distribution Nord-Atlantique ou ubiquiste et dont les distributions sont étroitement liées aux
masses d’eaux. Seule une espèce est endémique. Les stratégies alimentaires des larves de
myctophidés peuvent s’expliquer par les différences morphologiques qui leur permettent de
sélectionner une vaste gamme de proies en limitant la compétition interspécifique. On observe
une ségrégation des niches trophiques qui permet d’optimiser les chances de survie mais qui
offre le risque de modifier les assemblages de ces larves en fonction des modifications
d’assemblages de leurs proies mésozooplanctoniques.
Dans le contexte du futur programme Méditerranée de l'INSU nous envisageons de proposer
des actions autour de deux objectifs.
+
Le premier cherche à établir le lien entre les diverses
voies trophiques liant le mesozooplancton/micronecton aux prédateurs supérieurs et d'évaluer
les processus assurant la résilience de la production secondaire et l'adaptation aux
changements globaux.
+
Le second objectif consistera à caractériser la réponse trophique d’organismes mesozooplanctoniques non seulement en fonction de la gamme des conditions
environnementales caractéristiques des niches écologiques (identification des facteurs
limitants) mais aussi en fonction des interactions biotiques associées à la diversité des proies
et des compétiteurs. Un intérêt particulier sera porté aux espèces à forte plasticité susceptibles
de permettre le maintien de fonctions en dépit des pertes de diversité.
2.3. L'écosystème subantarctique et Antarctique
Il s’agit de comprendre les facteurs de contrôle de la diversité de l’écosytème
pélagique et de la nutrition des larves de poissons.
Depuis 2003, des campagnes annuelles sont effectuées entre la Terre Adélie et le Glacier du Mertz. La zone sous l’influence de ce glacier et les
quelques baies environnantes sont le lieu, en hiver, de la formation d’eau profonde antarctique
qui s’accumule dans un premier temps dans la dépression adélienne de plus de 1000m de
profondeur. Une polynie est également observée en hiver, elle est entretenue par la fréquenceet la forte intensité des vents catabatiques. A l’ouest, en hiver, la mer est recouverte par la
banquise.
Ces différences ont leurs répercussions sur l’écosystème estival par les différences de masses
d’eaux observées (gradient de densité des eaux de surface entre l’Est et l’Ouest, stratification
des masses d’eaux) et d’assemblages planctoniques. Le fonctionnement de la zone en été
dépend des conditions de vent. Sans vent, trois zones sont observées :
Zone du Mertz et dépression adélienne (jusqu’à 1000 m de profondeur): maximum zoo et
phytoplancton. La production est élevée.
Cette zone est relativement stable avec la présence
d’un gyre et un système qui maintient la production dans la zone. Les gradients diminuent
rapidement vers le large.
Zone du banc adélie (220 m de profondeur): faible concentrations du phytoplancton. Les
biomasses zooplanctoniques et ichtyoplanctoniques sont élevées. Il s’agirait d’une zone où le
grazing est très élevé.
Zone située à l’ouest du banc adélie : présence d’un upwelling non-permanent avec de fortes
concentrations en sels nutritifs. On note la présence des prédateurs supérieurs (manchots
adélie) se nourrissant d’euphausiacés et de larves de poissons.
On se propose de vérifier l’importance de ces schémas au niveau interannuel et saisonnier en
reliant les observations interannuelles observées en été avec les conditions hivernales suivies
mensuellement à une station côtière.
Les abondances totales de zooplancton montrent une hétérogénéité avec deux zones de
concentrations maximales (Mertz et banc Adélie). Les assemblages sont dominés par les
appendiculaires et les petits copépodes (Oithona et Oncea). Les larves de poissons sont
dominées à plus de 90% par une espèce, Pleuragramma antarcticum, le rare poisson
pélagique du plateau continental. Le cycle de vie de ce poisson est étroitement relié, pour sa
nutrition, à celui du plancton et des Euphausiacés, Euphausia crystallorophias sur le plateau
et Euphausia superba au large. Ces trois espèces peuvent également être des compétiteurs
trophiques et sont des proies des prédateurs supérieurs comme les manchots adélies. Il s’agit
ici de valider l’hypothèse d’un écosystème en taille de guêpe contrôlé par ces trois espèces en
étudiant l’ensemble du réseau trophique du phytoplancton aux prédateurs supérieurs. En
dehors des indices d’abondance, les conditions de survie des larves de poissons seront
étudiées. Ces études se feront grâce à des collaborations avec l’Université de Liège, des
chercheurs australiens et avec le CEBC au sein de la zone atelier antarctique du CNRS.
La région côtière de Kerguelen est représentative d'un autre système d'interactions basé sur l'abondance d'une population monospécifique de copépodes sur laquelle repose la totalité du réseau trophique marin tant pélagique que terrestre (oiseaux). Sur le plateau continental, la système évolue vers un nombre restreint de producteurs secondaires dont la productivité assure les fortes biomasses d'ichtyofaune en raison de leur pouvoir de synthèse et d'accumulation de lipides qui détermine le taux de rendement de transfert énergétique.. Dans ce contexte nous envisageons d'approfondir la définition des flux d'énergie et de matière aux échelles pertinentes. Notre approche pour une quantification réaliste de l’impact des communautés zooplanctoniques dans les cycles biogéochimiques passera en premier lieu par la description des stocks puis par l’adjonction des fonctions métaboliques (respiration, nutrition …) contraintes par les structures biologiques de ces stocks (tailles, taxon et structure trophique).
|